
Plus qu'une énigme, le général
Michel Aoun est un phénomène. En signant le document d'entente
avec le Hezbollah le 6 février 2006, il a renversé l'équilibre
des forces internes et bouleversé les équations préétablies. «
Imprévisible et incontrôlable », disent les uns, « un homme
libre et indépendant qui définit ses positions en fonction de sa
vision de l'intérêt du pays », disent les autres. C'est en tout
cas par choix personnel qu'il s'est rendu ce fameux lundi, au
lendemain des actes de vandalisme à Achrafieh, à l'église Mar
Mikhaël à Chiyah pour y rencontrer le secrétaire général du
Hezbollah. Aussitôt attaqué par la majorité, le général Aoun a
pris ses distances avec le 14 Mars, avant de devenir l'un des
piliers de l'opposition, en dépit des critiques virulentes dont
il est la cible à la fois de la part des forces internes et des
diplomates occidentaux. En cette année riche en bouleversements
et après la guerre de l'été, le général a-t-il regretté sa
démarche en direction du Hezbollah? Pense-t-il que cet accord
lui a fait perdre sa popularité et l'a placé dans l'axe
syro-iranien, comme le dit la majorité? Il dresse pour «
L'Orient-Le Jour » un bilan sans concession et explique que pour
lui, cet accord est un projet de paix et un pari sur l'avenir du
Liban.
Q: Comment est venue l'idée
de cet accord et s'agissait-il d'une réaction à l'isolement qui
vous a été imposé pendant les élections législatives de 2005?
R: L'idée est née dès mon retour au Liban et après les élections
législatives et la formation du gouvernement. Je voulais essayer
de trouver une solution aux armes du Hezbollah, pour aboutir à
l'application de la résolution 1559, mais sans provoquer des
secousses internes. J'étais convaincu qu'il fallait avant tout
établir un lien de confiance avec le Hezbollah et le rassurer.
Car on ne peut pas lui demander de déposer les armes qu'il
utilise depuis 25 ans, sans la moindre contrepartie. Il me
paraissait clair qu'il fallait travailler dans cette direction,
sinon la 1559 allait provoquer un affrontement interne. J'avais
d'ailleurs exprimé ces idées devant l'ambassadeur des États-Unis.
Ma démarche n'était donc pas de conclure une alliance politique
mais de trouver une solution qui évite de mettre en danger la
stabilité du Liban. J'ai même exprimé ce point de vue devant Mme
Condoleezza Rice.
Q: Pourquoi leur
faisiez-vous part de vos idées?
R: Ils me demandaient mon opinion sur la 1559 et j'exprimais mon
point de vue. J'avais commencé à le faire aussi au Parlement,
dans le cadre du discours que j'avais prononcé lors de la séance
de vote de confiance, et mes propos avaient été accueillis par
un tollé. Pour l'histoire, je dois dire que les députés de
Joumblatt étaient les plus virulents contre moi et ceux du
Hezbollah essayaient de les calmer. J'avais alors demandé que
soit défini le territoire qu'il restait à libérer ainsi que le
nombre des détenus libanais en Israël et j'avais évoqué le cas
des Libanais réfugiés en Israël. Face à cette polémique, je me
suis dit qu'il fallait établir des contacts bilatéraux et j'ai
alors perçu que le Hezbollah voulait sérieusement entamer un
dialogue sur ces questions litigieuses. Au fil des discussions,
j'ai compris qu'il se sentait menacé par les Israéliens et la
suite des événements a confirmé cette impression. Il me semblait
clair que toute solution devait donc tenir compte de cette
appréhension. J'ai compris aussi qu'il avait choisi de
participer au gouvernement pour se donner une sorte de garantie
sécuritaire, en plus des mesures de protection prises sur le
terrain. Mais cette tentative n'a pas été couronnée de succès,
car au sein du gouvernement, deux politiques étrangères
parallèles se sont développées, la première menée par le
ministre des AE et l'autre menée par le Premier ministre et
d'autres.
Le gouvernement était donc en train de se fissurer. Pendant ce
temps, notre relation avec le Hezbollah évoluait. Nous voulions
essayer de trouver un moyen de vivre avec ce groupe dans les
meilleures conditions. Il s'agissait d'une démarche pour
l'avenir, basée pour nous sur la franchise, et nous voulions que
le Hezbollah ne sente pas que nous pouvions conclure des accords
contre lui. Bref, mon souci principal était d'éviter que la 1559
aboutisse à un affrontement interne, car je sentais qu'une
certaine politique étrangère préparait une guerre au Liban. Le
document signé avec le Hezbollah vise donc à déjouer les projets
de guerre et son esprit consiste à favoriser une vie unie entre
les Libanais, non une simple coexistence. Tous les ambassadeurs
qui me rendaient visite avaient été informés de ce projet et
pour eux, le paragraphe 10 du document qui aborde le cadre
concret du problème avec le Hezbollah était bien entendu le plus
intéressant. À cette époque, ils disaient que le Hezbollah ne
signerait jamais un document d'entente abordant un tel problème.
Ensuite, à mesure que le projet avançait, ils ont multiplié les
pressions sur moi pour que je ne rencontre pas le secrétaire
général du Hezbollah. J'ai alors compris que c'était le CPL qui
était visé et qu'il fallait le briser.
Q: Comment cela? Le
Hezbollah n'était-il pas plutôt la cible?
R: Si on revient en arrière, on se rappelle que lorsque le
Courant du futur et le PSP ont conclu l'accord tripartite, nul
n'a songé à protester contre la présence du Hezbollah au sein de
cet accord. De même, nul ne s'est opposé à sa participation au
gouvernement. Par contre, dès que j'ai parlé de rencontrer
Nasrallah, il y a eu un tollé contre moi. J'ai alors fait le
lien avec ce qui s'était passé avec moi avant ma venue au Liban
pour tenter de retarder mon retour puis pendant les élections,
et la conclusion s'est imposée à mon esprit.
Q: Le timing de la
rencontre n'avait-il pas été choisi à cause des événements de la
veille à Achrafieh, lorsque lors d'une manifestation, des
églises avaient été attaquées?
R: Non. La rencontre avait nécessité des préparatifs qui avaient
besoin d'un délai de plus de 24 heures. Le rendez-vous avait été
fixé à l'avance. Mais il y a eu comme une "coïncidence divine".
Vingt-quatre heures après les troubles et l'angoisse, un
document de paix était offert aux Libanais avec des symboles
forts: une rencontre dans une église qui avait été détruite
pendant la guerre, dans une zone qui avait constitué une ligne
de démarcation. Nous avons voulu ainsi briser les barrages
moraux et montrer qu'il était possible de passer de l'état de
non-belligérance à celui de paix. D'ailleurs, les gens nous ont
devancé sur le terrain ce qui constitue la preuve que notre
démarche correspondait à un besoin chez la population. Nous
avons ainsi gagné sur le plan populaire.
Nous avons offert un document à toutes les parties, mais nul n'a
voulu en discuter. Nous avons été attaqués de toutes parts et
accusés d'avoir proposés un document syro-iranien. Et cela
continue. Nous l'avons établi en trois langues, mais nul n'a
voulu le lire. Pourtant, lors des séances de dialogue, les
participants en ont pris certains points. Ce qui signifie bien
qu'il est combattu à cause de nous, d'autant que l'autre partie
continue à rechercher un accord avec le Hezbollah.
Q: Mais la suite des
événements ne vous a-t-elle pas placé dans l'axe syro-iranien?
R: Le document n'a pas une dimension régionale. Nous ne
cherchons pas à résoudre le conflit israélo-arabe, mais à
trouver un cadre d'entente libanais. Pour éviter d'éventuels
dérapages, j'avais toutefois insisté pour ajouter deux points
annexes qui exigeaient l'approbation des Libanais et de parties
internationales: le renforcement de la Finul au Sud et la
création d'un comité de surveillance comme en 1996 pour veiller
au respect de l'application du document.
Q: Est-ce à cause de ce
document que vous avez adopté une position favorable au
Hezbollah lors du déclenchement de la guerre de l'été? Vous vous
sentiez lié?
R: Lorsque la guerre de juillet a éclaté, il ne m'a pas fallu
beaucoup de temps pour comprendre que c'était les chiites qui
étaient visés. Toute une communauté libanaise était soumise aux
bombardements et poussée à l'exode. J'ai réagi par conscience
nationale. Face à l'indifférence de certaines parties libanaises
et à l'appui tacite à l'agression de certaines autres, j'ai
réclamé un cessez-le-feu immédiat et un retour aux négociations.
J'ai même dit que je pouvais comprendre une opération de
représailles israéliennes après l'enlèvement des deux soldats,
mais que je ne comprenais pas la raison de cette guerre totale.
Q: Y a-t-il eu un contact
entre vous et Nasrallah au moment du déclenchement de cette
guerre? Ne vous êtes-vous pas senti floué par lui?
R: Quelques heures
après l'opération, il m'a contacté pour me dire que le Hezbollah
avait enlevé deux soldats. Pour nous, il s'agit de procéder à un
échange de prisonniers, m'a-t-il affirmé. Je ne me suis pas
senti floué puisqu'il avait lui-même déclaré à la table du
dialogue qu'Israël ne rendra les prisonniers que si nous
parvenions à en capturer de notre côté. J'ai aussitôt informé
l'ambassadeur des États-Unis, qui m'avait demandé le matin même
des précisions sur ce qui se passait.
Q: Mais vous n'étiez pas
obligé de prendre une position aussi favorable au Hezbollah?
R: J'ai agi par solidarité nationale et par conviction. Si je ne
l'avais pas fait, il y aurait sans doute eu des troubles
internes entre les chiites acculés, attaqués, isolés et révoltés
et les autres parties libanaises. L'alternative à cette position
était l'affrontement. C'est pourquoi nous avons très vite
organisé des comités de soutien pour accueillir les déplacés.
Ibrahim Kanaan m'avait contacté pour me dire qu'il y en avait un
flot qui arrivait vers la région. Nous avons ensuite lancé des
appels à l'aide à travers notre site Web. Mon souci était
d'éviter toute discorde interne et tout comportement infantile à
l'égard des déplacés. Car j'étais convaincu que le projet était
de vider le Sud pour provoquer des troubles internes. J'ai alors
lancé l'appel suivant: des années de guerre avec l'ennemi valent
mieux que quelques heures de combats internes. J'ai aussi appelé
à demander des comptes plus tard, lorsque la guerre sera
terminée. Les gens ont commencé à réfléchir. Pour moi, les
Libanais sont une famille et lorsqu'un des membres a un
problème, il faut d'abord se solidariser avec lui. On lui
demandera des comptes plus tard. C'est d'ailleurs ainsi que l'on
rend un témoignage réel à la vérité du christianisme. Il n'y a
qu'à relire l'évangile de saint Mathieu pour s'en rappeler.
Q: La guerre n'a-t-elle pas
remis en cause le document d'entente?
R: Pourquoi? La résolution 1701 en a repris deux points: la
question des prisonniers et celle des fermes de Chebaa. Les
armes du Hezbollah y sont par contre placées sous la
responsabilité des Libanais. Ce qui est conforme à l'esprit du
document et s'il avait été accepté, nous aurions fait l'économie
d'une guerre. Hélas, aujourd'hui, rien n'encourage à la paix.
Israël menace ouvertement le Hezbollah et il est demandé à
celui-ci de déposer les armes. À mon avis, ceux qui ont rejeté
le document sont ceux qui ne veulent pas la paix. On critique
les armes du Hezbollah et d'autres distribuent des armes à leurs
partisans…
Q: Un an après, ne
pensez-vous pas que ce document vous a fait plus perdre que
gagner?
R: Je ne vois pas les choses ainsi. Ce document est un pari sur
mon pays et mon peuple. Il vise à semer la paix et l'amitié dans
les cœurs et les esprits. C'est pourquoi je ne peux pas perdre.
J'ai voulu bâtir la confiance entre les gens et je crois qu'un
grand chemin a été accompli en ce sens. Aujourd'hui, on ne peut
pas me demander de briser cette confiance.
Q: Mais n'avez-vous pas
davantage donné que reçu?
R: J'ai donné à mon pays, à l'avenir du Liban et à mon peuple.
Et dans ces conditions, on ne calcule pas. J'ai fait un pari sur
le rapprochement des communautés et j'aurais espéré que les
autres suivent.
Q: Pourtant les Américains
vous ont clairement demandé de revenir sur cet accord?
R: C'est ce qui me pousse à me demander si les Américains ne
souhaitent pas en fait créer un nouvel Irak au Liban. D'un côté,
ils nous poussent à nous entendre et de l'autre, ils agissent
différemment. Je crains donc qu'ils n'aient deux politiques,
l'une officielle et l'autre cachée qui veut nous mener là où
nous ne voulons pas aller. C'est pourquoi j'appelle constamment
à une solution libanaise et je demande aux différentes parties
de jouer cartes sur table. J'avais d'ailleurs proposé cela lors
de la conférence de dialogue. J'avais même suggéré l'envoi d'une
délégation parlementaire en Syrie pour lui présenter nos
revendications pour que les positions soient claires, le
gouvernement a combattu cette idée.
Q: Mais ne sentez-vous pas
que ce document vous a placé dans le sillage du Hezbollah que
vous suivez désormais?
R: Je ne vois pas où est le suivisme dans ce document. Nous
devons vivre avec les chiites, qu'ils soient vainqueurs ou
vaincus. J'ai agi par conviction et c'est ma conscience que
j'écoute car je suis un homme libre. J'espère que les autres
agissent aussi avec conviction. D'ailleurs, lorsque les évêques
sont venus me voir pour me proposer un document, je leur ai
donné carte blanche. J'ai accepté l'initiative de Bkerké
immédiatement car ma décision est libre. D'autres ont demandé du
temps pour réfléchir. Même chose pour le pacte d'honneur que
nous avons signé avec Frangié. On entend maintenant dire qu'il
faut en discuter, etc. Comme si un pacte d'honneur était un
traité.
Q: Justement au Liban,
toutes les parties ont un appui étranger. Vous êtes le seul à ne
pas en avoir. Ne vous sentez-vous pas le plus faible?
R: Au contraire, je considère que le fait de ne pas avoir
d'appuis étrangers est un signe de force. Je compte sur ceux que
je représente et cela me suffit. C'est d'ailleurs pourquoi je
dérange et je suis attaqué.
Q: On vous attaque aussi à
cause de vos ambitions présidentielles.
R: Pourtant, tout ce que je fais aujourd'hui m'éloigne de la
présidence. Celle-ci n'est pas un objectif pour moi, mais cela
ne signifie pas que je dois renoncer à mon rôle et à mes
convictions. J'ai une responsabilité à assumer face à ceux que
je représente. C'est d'ailleurs pourquoi je suis soumis à une
telle campagne de désinformation. Le but est de me neutraliser,
ainsi que le Hezbollah. Les Américains veulent nous pousser vers
la guerre civile, pour pouvoir se livrer en toute tranquillité à
leurs projets dans la région. Avec leurs habituels préjugés, ils
pensent que s'ils attaquent l'Iran, le Hezbollah va riposter. Et
tout leur appui actuel à ce gouvernement unijambiste s'inscrit
dans le cadre de la planification d'une guerre civile. Ils
appuient un gouvernement qui réalise un coup d'État et a violé
sept articles de la Constitution. Et c'est nous qu'ils accusent
de vouloir déstabiliser le pays. Nous avons publié plus de 200
photos sur les incidents de la journée de grève, mais il semble
que désormais la victime a moins de droits que le criminel.
Q: Justement, face à toute
cette campagne n'avez-vous aucun regret? Ne pensez-vous pas que
la signature de ce document était une erreur?
R: Je n'ai certainement aucun regret. J'ai agi selon mes
convictions et ma vision de l'avenir du Liban. Si l'on pense que
j'ai tort que l'on me sanctionne à travers des élections
législatives anticipées. S'il y a une vraie démocratie au Liban,
elles doivent avoir lieu car elles constituent une issue
honorable pour tout le monde.
Q: Mais vous vous êtes
aujourd'hui mis à dos la communauté internationale.
R: Vous savez, personne ne me donne de l'argent, ni les
États-Unis ni l'Iran. Je suis un militaire à la retraite et donc
un peu naïf. Je fais ce que je crois et je ne refuse de
rencontrer personne. Je développe mes idées devant les
ambassadeurs qui viennent me voir et je reste convaincu que la
solution se trouve dans le document d'entente.
Q: Comment pouvez-vous
concilier votre aspiration à un État de droit avec le maintien
des armes du Hezbollah?
R: Ces armes sont une réalité et elles avaient des raisons
d'être là. C'est à partir de ce point que nous avons essayé de
traiter cette question dans le document. Mais lors des
conférences de dialogue, nous avons perdu beaucoup de temps et à
la dernière réunion, j'avais posé la question suivante: les
raisons qui avaient justifié les armes du Hezbollah se
sont-elles dissipées? Personne n'a voulu répondre. Si ces
raisons n'existent plus, on pourra alors demander à Nasrallah de
déposer les armes. Dans le document, nous avons essayé de
proposer un cadre pour mettre un terme à ces raisons. On ne nous
a pas suivis. Mais l'autre alternative, c'est la division.